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Pierre-Marie Lehucher cosignataire d'une tribune dans Le Monde pour un numérique plus équitable, émancipateur et soucieux des enjeux écologiques

Publié le February 4, 2019

Tribune. Le numérique est sur la sellette. Il soulève des questions de confiance et de libertés, de pouvoir politique et économique, d’empreinte écologique : infox, marchandisation et exploitation abusive de nos données personnelles, consommation énergétique considérable, centralisation des pouvoirs par un petit nombre d’acteurs…

Pourtant, à ses débuts, le numérique était porteur de grandes promesses : réinventer la démocratie, partager les connaissances, émanciper les individus, moderniser l’économie et l’action publique. Pourtant, nombre de ses acteurs sont restés fidèles à la vision d’origine.

Mais quelque chose a dérapé.

A force de pointer les « impacts du numérique sur... » (l’éducation, les territoires, le travail, les organisations…), nous avons intégré un « fatalisme numérique ». Des pans entiers de la société cherchent comment s’adapter à cette révolution subie. Nous avons perdu de vue que la conception même des systèmes numériques était porteuse de choix, d’intentions.

Une technique aveugle

Acteurs du numérique, chercheurs, responsables d’entreprises, d’associations, d’organisations publiques, nous pensons qu’il est temps de décrire à nouveau le numérique que nous voulons, pour pouvoir repartir dans le bon sens. « Réinitialiser le numérique », pour le rendre plus sobre, plus humain et plus propice à l’innovation. En un mot, d’appuyer sur le bouton « RESET ».

C’est ce que nous proposons d’engager dès aujourd’hui.

Pourquoi maintenant ? Parce que le numérique est à un moment particulier de son histoire, il est devenu l’affaire de toute la société, mettant sous tension la politique, l’économie, nos vies quotidiennes, nos territoires. Il y a certes longtemps que les technologies d’information soulèvent de tels enjeux. Ce qui est nouveau, c’est que ces outils sont désormais aux mains du plus grand nombre et que, simultanément, des géants concentrent, à un niveau sans précédent, une part déterminante des ressources, des données, des revenus et des pouvoirs.

Mais aussi parce que le numérique d’aujourd’hui n’est pas adapté au monde qui vient. Oui, le numérique peut contribuer à changer le monde, mais entendons-nous sur le sens des changements que nous voulons. Les équilibres mondiaux vacillent, les menaces se multiplient. Le numérique qui nous est proposé est trop souvent celui d’une technique aveugle qui aurait réponse à tout. Est-il si robuste et inattaquable ? Prend-il assez en compte l’investissement humain, les talents et les compétences ? Est-il encore ouvert et propice à l’innovation, à la transformation ? Est-il assez sobre, assez réparable, assez résilient pour les temps de crise ? En avons-nous, collectivement, la maîtrise nécessaire ? Il est temps d’œuvrer à un numérique dont nous serions les acteurs et qui répondrait aux grands enjeux de notre monde commun.

Inertie

Quel numérique voulons-nous ? Quel numérique allons-nous léguer aux générations futures ? Le numérique que nous développons est-il à la hauteur des enjeux contemporains ?

Les leviers d’action existent et ils sont nombreux. Il faut bien sûr parler de gouvernance et de régulation ; mais il ne suffit pas de réguler le numérique tel qu’il est. Cette vision n’est pas mobilisatrice, elle n’est pas émancipatrice, elle condamne la majeure partie de la société à l’inertie.

Au-delà d’une action législative comme l’a fait l’Europe avec le règlement général sur la protection des données (RGPD), au-delà des actions juridiques qui peuvent être menées pour lutter contre les positions dominantes et pour l’équité fiscale, il est possible et nécessaire d’agir concrètement, à toutes sortes de niveaux : sur les architectures technologiques, sur les objets et les services numériques, sur les interfaces, sur la formation des professionnels comme des utilisateurs, sur l’intelligibilité des processus de décision (les fameux « algorithmes »), sur le développement des biens communs (standards, connaissances, données, logiciels…) qui représentent l’infrastructure immatérielle du développement numérique. La mutation en cours est tellement vaste qu’elle ouvre grand le champ des possibles.

Le vrai sujet, c’est celui de notre capacité d’anticipation et de discernement pour choisir ensemble l’horizon numérique que nous voulons. Des visions divergentes se font jour sur la planète et il est temps d’affirmer une approche qui se démarque des conceptions dominantes structurées par des acteurs américains et chinois. Après tout, l’Europe a inventé la machine universelle avec Alan Turing (1912-1954) et l’architecture du Web avec Tim Berners-Lee. Pourquoi ne prendrions-nous pas la parole quand il s’agit de promouvoir un numérique plus équitable, plus émancipateur, plus attentif aux libertés et plus soucieux des enjeux écologiques ?

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